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vendredi 16 août 2013

Zombie Fashion Week ( épisode 10 de Des zombies dans le RER)

Retrouvez ici les épisodes undeuxtroisquatrecinqsix  SeptHuit et Neuf

 Dans l'obscurité, s'entraînait la dizaine d'usagers équipée de matériel d'escrime. C'était Holden qui menait le ballet : « l'avantage que nous avons avec l'escrime c'est que nous pouvons garder une certaine distance de sécurité avec l'ennemi. Le bras gauche, ou le bras droit si tu es gaucher, reste en arrière, le bras droit plié vers toi, et là tu l'étends, et tu vises entre les deux yeux, et tu forces suffisamment pour percer le crâne de ces saloperies, Tchak, en garde...»
Et la lumière fut !
Il fallu quelques secondes aux yeux des voyageurs pour se réhabituer à la luminosité, et ces quelques secondes de pause de pensées et de visions furent interrompues par les hurlements de surprise et de peur des voyageurs : les vitres étaient couvertes des visages de zombies, qui excités par la lumière et les hurlements se mirent à grogner, à taper, à grouiller plus intensément et surtout à essayer de pénétrer dans le train. Ces êtres décharnés au regard vide et blanc dont les mâchoires semblaient mastiquer sans fin poussaient et cognaient sur les vitres et les portes. Le bruit était intolérable, et ne laissait pas d'espace de pensée. Les escrimeurs se tenaient en cercle tournés vers l'extérieur et en garde pour être prêts à défoncer les monstres, les autres voyageurs s'étaient éloignés des vitres, on avait pris soin de poser des mains sur les bouches des hurleurs et des hurleuses afin de les faire taire, et de calmer si possible l'excitation des morts-vivants. Les costauds étaient près des portes, afin de les maintenir fermée, car si un écoulement se produisait dans le flux des zombies, les humains de ce wagon seraient perdus. Il s'agissait de tenir le siège.
Gloria, pour la première fois, prenait le temps d'observer ses ennemis. Elle les avait visualisés comme des squelettes reconstitués des cimetières souterrains et ancestraux de Paris mais la plupart d'entre eux étaient des cadavres à peu près frais. Elle reconnaissait les cadres moyens du RER qui malgré leurs membres décharnés portaient encore leur chemisette bleu ciel parfaitement amidonnée au pli de la manche, les secrétaires administratives avec leurs lunettes sans bord aux branches métalliques colorés avec leur coupe de catalogue de coiffeur des années 90 et leur pendants qui commençaient à accélérer le déclin de leurs lobes d'oreilles, les jeunes-hommes qui hier encore trempaient leurs cheveux dans le gel et leur corps dans l'Axe portaient des chemises moulantes à couleurs douteuses et inscription en anglais, et laissaient sous des jeans délavés et mal coupés apparaître leurs fessier dans des calbutes moulants Calvin Klein, les doudous africaines et les blédards en costume trois pièce violets, les touristes à bermuda, maillot de foot et croks... Elle pouvait encore reconnaître la population du RER B à son style vestimentaire et son caractère d'urgence demandant action immédiate de la part de la police de la mode... les vêtements n'avaient pas changé, ce qui avait changé c'étaient les corps. Damia chantait : « sous la chemise, il y a la peau » nous rappelant que sous l'absurdité du costume comme rôle social et comme seconde peau que nous portons il y a notre sensualité, notre animalité et une humanité plus profonde qui vit de peau à peau avec les autres, les proches et le monde des sens, mais maintenant il n'y avait plus de peau sous les vêtements. Il y avait des chairs à vif et en putréfaction, des ongles qui glissant contre les vitres se brisaient et restaient là, les bouts de derme tombaient comme de la pluie, et les cadavres en marche semblaient se délester de leur trop-plein de vie se vidant de leur sang désormais inutile.
Holden claqua des doigts devant les yeux de Gloria perdue dans sa contemplation du spectacle de la déchéance. Elle sursauta, et le regarda. Il lui fit signe de tourner sa tête vers la gauche... les portes qui connectaient les wagons ensemble étaient en train de s'ouvrir. Holden et Gloria se mirent en garde, quand venant de l'ouverture parvint une voix tonitruante qui gueula « Contrôle des tickets! ». Gloria mis sa main sur sa fesse gauche là où se trouvait habituellement dans ses jeans son pass navigo, mais elle avait oublié qu'elle s'était changée, et pensa ô horreur absolue, qu'elle l'avait laissé dans son pantalon ensanglanté sous le siège de la précédente voiture. Plus que les zombies, cette pensée lui donna un instant des sueurs froides... les zombies, à la rigueur, elle pouvait les défoncer tandis que les contrôleurs lui feraient 1: payer une amende et 2 : il faudrait qu'elle se rachète un pass vu qu'elle n'avait pas pris la version intégrale pour ne pas être fichée dans ses mouvements par la RATP, la SNCF, les services secrets français, et maintenant on le savait grâce à Snowden par la CIA ou la NSA, elle ne savait plus. 
Le contrôleur qui pénétra avec son pantalon carotte en tweed vert kaki et sa chemisette ridicule eut un mouvement de recul voyant Holden armé et prêt à tuer, et ce mouvement de recul fût sa perte, car ses collègues derrière lui: la fille à dread locks avec sa chemise mal ajustée à cause de ses trop grosses épaulettes, le gros black dont le ventre faisait exploser les boutons de sa chemisette, la vieille au cheveux violets en brosse (coiffure originairement attribuée aux fleurs d'artichauts), et le petit mec de cinquante balais avec son armée d'accessoires de ceinture et de porte-clefs, eux avaient été zombifiés, donc ils l'attrapèrent et le mordirent aux épaules. Du moins deux d'entre-eux, les autres avançaient, toujours aussi organisés que pour contrôler les tickets, mais cette fois ils étaient là pour manger des cerveaux.
Holden connaissait ses classiques francophones et en dépliant le bras pour porter le premier coup fatal à la contrôleuse rastafarienne il dit «Et à la fin de l'envoi je touche» tchak ! Elle s'écroula, et autant que faire se peut Lisa et Gloria imitèrent Holden pour se débarrasser à la fois de la victime et de ses deux agresseurs, pendant qu'Holden se chargeait des cibles plus mouvantes. Lisa dont le sang froid et la capacité d'action ne cessaient d'épater ses partenaires «c'est l'adrénaline ! » avait profité de l'ouverture des portes pour jeter un oeil derrière le groupe de zombies kakis. Et c'est la larme à l'oeil qu'elle put bien remarquer que le prochain cercle de l'enfer qu'elles voulaient traverser avait été décimé et rendu grouillant par le petit groupe d'hommes et de femmes de la RATP. « Quand on en aura fini avec ceux-là faudra que tu te plaigne à la RATP que les contrôleurs ont essayé de nous bouffer ! ». Ils n'avaient pas sitôt refermé les portes et repoussé les agents au purgatoire des wagons que c'étaient les portes de l'autre côté qui s'ouvraient pour laisser passer un zombie probablement d'un millésime moins contemporain car il portait des cuissardes de cavalier, sur pantalon jodhpurs et chemise de lin. Impeccablement stylé bien qu'intensément décomposé, il avait un monocle vissé à celui de ses yeux qui ne pendouillait pas et une petite moustache à la Clark Gable. Lisa poussa un cri du coeur : 
« Oh My God ! Un zombie vintage! »

Et toujours: merci à Marie Minute dont vous devez découvrir le formidable blog, pour sa relecture attentive de ma prose.
Liste des épisodes parus : undeuxtroisquatrecinqsix  SeptHuitNeuf et Dix




jeudi 18 juillet 2013

Le rêve ( épisode 3 de Des zombies dans le RER)


résumé des épisodes précédents: Gloria sans le savoir a échappé de peu à un mouvement de foule aux halles qui a créé un drame d'après les journaux il y aurait 6 morts et 25 blessés. Les quais concernés de Châtelet ont été vidé et le trafic sur les lignes A et B a été bloqué jusqu'à 22H. Demain Gloria doit prendre le RER B a une heure d pointe pour se rendre à un rendez-vous professionnel.
Cliquez ici pour lire l'épisode 1 et ici pour l'épisode 2

Gloria s'agite dans son lit, la couette a volé en éclat, elle nage dans sa propre transpiration, l'été est chaud certes, mais les images de ses rêves la font ruisseler. Et elle se débat dans une flaque de sang. Quand elle essaie de se lever, elle glisse, et l'obscurité est emplie de corps qui se meuvent comme des reptiles, le bruit qu'ils produisent est celui de la chaire déchiquetée. L'odeur est celle de l'étal du boucher et il y a cette autre impression olfactive qu'elle ne connait pas, mais qu'elle identifie quand elle glisse sur un corps déformé par la putréfaction: le ventre gonflé explose et l'odeur la prend à la gorge, et elle vomit ses tripes. Derrière le concert de grognements, elle entend «  il m'a mordu ce con », elle regarde son bras sur lequel tirent d'autres bras décharnés. Elle veut hurler mais ne peut pas. Trempée, elle se réveille dans l'obscurité la plus totale. 

Elle est tremblante d'effroi. À tâtons elle cherche son paquet de cigarettes et son briquet, lorsqu'elle saisit la boite en carton au lieu d'une main ou d'un corps, elle est déjà rassurée puis la flamme et le petit grésillement du clope la ramènent à la réalité. Elle ne va pas se rendormir de sitôt. La voix de la femme criant : «  il m'a mordu ce con » l'obsède. Elle ouvre son ordinateur et va sur twitter. Elle cherche #zombies #chatelet #leshalles, ça ne donne pas grand chose. Elle écrit « J'étais sur le quai  juste avant l'accident et une femme a hurlé « il m'a mordu ce con » qui d'autre est témoin? #accident #rerb #leshalles ». Il est quatre heures du matin et tout le monde dort sauf les américains, elle tweete de nouveau « quelqu'un qui était aux halles pendant l'accident a-t-il rêvé de zombies #accident #rerb ». Sa cigarette se consume dans son impatience d'une réponse. Elle laisse là twitter pour lire différents articles à propos de l'accident. Sa démarche lui fait penser à celle du jeune-homme dans le premier des films Destination Finale... Elle rit et se demande si elle échappé à la mort et si celle-ci la fera s'électrocuter après avoir glissé sur une savonnette. Les films Destination Finale sont drôles mais si la mort veut y mettre son grain de sel, une rupture d'anévrisme, ou une maladie fulgurante sont moins suspectes qu'une électrocution, après pendouillage et glissage sur savonnette.
Gloria essaie de penser à autre chose, demain elle a cet entretien pour travailler dans un magasin de chaussures, sa pensée a décidément du mal à contenir cette éventualité, et ses doigts l'emmènent directement sur le PDF du manuel de survie en territoire zombie. Elle avait demandé plusieurs noëls d'affilée une batte de baseball, mais ne s'intéressant pas à cette activité sportive personne ne l'avait prise au sérieux. La seule chose qu'elle pouvait utiliser comme arme, était le marteau qu'elle avait acheté chez bricomarché histoire de pouvoir planter un clou, qu'elle n'avait jamais planté. Elle mit le marteau dans son sac, retourna dans son lit et s'endormit.
Tulululu tulululu tulululu sonne le téléphone malin, il lui donne un choix : soit elle éteint la sonnerie pour de bon, soit celle-ci se réenclenchera dans 5 minutes, dans la torpeur de cette décision à prendre ses yeux à peine entre-ouverts se referment et « tulululu tulululu » résonne et resonne le maudit téléphone. Cette fois elle éteint la sonnerie et ouvre le téléphone, la lumière rouge de sa mûre clignote, et gling et gling et gling, ses tweets de zombies ont fait des heureux... Personne pour partager son cauchemar ou son angoisse mais beaucoup de twitterers amusés par l'idée de la morsure, qu'elle soit acte d'érotisme, de cannibalisme ou de perversion... « l'homme qui mordait les épaules des femmes». Parfois c'est étrange de se retrouver si nombreux sur un quai de train sans que personne d'autre ne sache partager ce qu'il sait, ce dont il est témoin sur twitter. Gloria, G.l.o.r.i.A se vêt, prépare son café, et s'en va prendre le RER B à une heure de pointe...

Gloria pense: « le gros avantage d'être en Europe, enfin sur le continent, en cas d'attaque de zombies c'est que sur nos tombes, il y a des grosses pierres bien lourdes (Bon c'est vrai que celles du Père Lachaise sont pas mal fissurées, mais ces zombies-là il ne doit pas leur rester beaucoup de chair.). Donc les morts sont retenus à l'intérieur ou au moins jusqu'à ce qu'ils comprennent qu'il faut creuser sur le côté. »
Dans tous les scenarii qu'elle s'était fait en cas d'attaque de zombies, elle ne voyait pas comment sa survie était possible. Elle habitait dans la région la plus dense en habitations en France: La région parisienne, l'Ile de France, dans un immeuble sans double-vitrages, et son appartement était au rez de chaussée. Et puis elle n'avait pas de char d'assaut et encore moins de voiture. Elle prenait les transports en commun et surtout le RER B qui a la réputation de transformer les vivants en monstres, en morts debout ( car il y a rarement des places assises).
Ce matin sur le site de la RATP, ou sur twitter, il n'y avait rien à signaler et tout semblait aller bien. Sur un quai normalement peuplé, elle n'attendit que 3 minutes l'arrivée de son train qui lui aussi était normalement rempli. Elle put s'assoir dans le sens inverse de la marche en face d'un couple de touristes qui avaient eu l'intelligence de mettre leurs valises sur la grille, peut-être que les autres usagers avaient préféré une solution de rechange.
Fin de l'épisode 3
liste des épisodes : undeuxtroisquatrecinqsix  SeptHuitNeuf et Dix

mardi 16 juillet 2013

Des zombies dans le RER B, épisode 1




Des Zombies dans le RER
Épisode 1

Il faisait chaud et Paris se désertait de ses habitants ordinaires, ils étaient remplacés un par un, comme dans l'invasion des profanateurs de sépulture, par des légumes, des haricots géants qui transportaient d'énormes valises et parlaient fort pour communiquer les uns avec les autres. C'était tous les ans le même manège et à un moment ou un autre, elle quittait la ville lumière, trop lumineuse dans la chaleur de l'été, pour s'exporter dans l'ennui métaphysique d'une ville de bord de mer. Mais cette année il n'y avait pas de repos pour les braves, et après une année d'hiver sans fin, elle devait rester à Paris pour travailler, gagner de l'argent ce qui n'arrivait pas, car elle ne trouvait pas de job. Ses journées consistaient entre quelques rencontres d'amis et des allers-retours chez Gibert pour vendre quelques uns de ses bouquins afin de continuer à maintenir une vie sociale, que l'été allait finir par abolir envoyant tous les gens qu'elle connaissait dans la dimension vacances. Ou pire l'été allait s'achever et l'hiver, chaque année plus long, allait emporter tous les espoirs de repos ou d'accumulation d'argent. Fourmi qui voulait se préparer à l'hiver, elle était condamnée à jouer les cigales désargentée pour ne pas rester seule avec sa cabin fever.
Elle était dans la queue de Gibert avec dans son sac en tissus 5 mangas qu'elle avait acheté l'année précédente, Ô période faste, 8 euros pièce. Les gens avaient des faces mornes, il y avait un homme qui avait un caddy plein de livres d'enfants, ainsi qu'un sac plein de bandes dessinées. Qu'est-ce qui pouvait le motiver à vendre tout cela? Et l'employée qui refusait de se poser des questions et dont l'interaction avec celui qui voulait vendre était minimum, rendait au fur et à mesure les livres à l'homme. Gloria se faisait la réflexion que les Tintins n'avaient plus de valeur. Quand elle avait vendu des livres il y a quelques années le libraire lui avait demandé à la place de ses mangas et de ses persepolis, si elle n'avait pas plutôt des Tintins et des Cortos Maltese. Elle lui avait répondu que ceux-là elle ne les vendait pas! Et là chez Gibert l'homme entassait les Tintins que lui rendait l'employée. Quand ce fût son tour elle eut droit au même traitement silencieux de la part de son employée. C'était difficile pour Gloria de se dire que ces employés n'avaient pas de curiosité pour ces gens qui étaient prêt à faire la queue dans la chaleur pour gagner un peu de monnaie... Quand la jeune-femme eut pris ses cinq mangas et son disque elle accepta le ticket qui lui vaudrait 12 euros en espèce, mais avec une sorte de mal au bide... Les livres qui n'avaient pas de valeur à ses yeux elle n'arrivait pas à les vendre (personne n'en voulait), elle vendait ceux qui en avait un peu... Ceux qui n'ont jamais vendus leurs livres pour pallier à une fin de mois difficile ne sauront jamais ce que c'est que d'être fauché, et avec 12 euros on ne va pas loin. Un jour peut-être elle aurait à vendre ses trésors, et elle arrivait à imaginer que l'avenir lui soit si peu clément. Elle disait en riant jaune: " à moins que je finisse mon roman de science fiction et que j'arrive à le publier".
Elle avait faim et elle ne pouvait pas entamer sa fortune de pacotille pour un sandwich bien qu'elle veuille rester intra-muros, alors elle prolongea un peu l'errance, prenant le chemin des touristes qui mène de Saint-Michel à Châtelet.
Les voilà, les touristes, ils marchent en groupes, un groupe d'adolescents tous vêtus de tee-shirts bleus, des américains en short et chapeau à ficelle sous le menton qui suivent le parapluie refermé de leur guide. Ils sont partout dans les lieux qui leur sont destinés, ils ne veulent pas ne pas se définir comme touristes, ils ne veulent pas être perdus, les touristes ont peur de se perdre, et personne ne leur a dit qu'on ne se perd pas à Paris.
La Seine est verte entre les murs en calcite blanc-cassé qui la retiennent. En regardant la Seine on peut presque croire en la mer, et de l'autre côté de l'ile de la cité, la circulation sur les berges est coupée et des ouvriers installent la plage pour les gens comme elle qui ne partiront pas.
Elle descend dans la bouche de l'enfer dont on vient de refaire les dents, au dehors le futur forum est encore une carcasse squelettique, dont la verdure fait penser aux anciennes halles qu'elle n'a vue que dans les photos en noir et blanc exposées dans le forum. C'est comme si dans le ventre de Paris on déterrait les restes du grand dragon. Ce squelette vert, en plein jour est comme le signe, le signe que la chaleur se chargera de nous faire oublier le temps. Gloria descend dans la gueule du monstre, elle passe les portes de l'enfer de la gare d' hoRER où n'est pas écrit « toi qui entre ici abandonne tout espoir. ». Descendue au plus profond, sur le quai du RER B qui se dirige vers le sud, l'affichage a oublié le temps et le temps d'attente n'est plus mesurable, un à un les trains disparaissent de l'écran comme s'ils étaient engloutis par un trou noir, et le quai se noirci d'une foule impatiente.
Tout à coup une femme hurle: « Mais ça va pas la tête il m'a mordu ce con, mais vous êtes malade monsieur! » le silence se fait sur le quai et tout le monde regarde dans la direction des cris. Gloria que la foule oppresse, sort du RER pour descendre vers le sud de Paris par la ligne 4.
Fin de l'épisode 1" à suivre..." 
trouvez ici les épisodes suivants
undeuxtroisquatrecinqsix  SeptHuitNeuf et Dix

samedi 23 mars 2013

Brèves de RER (2)




«Espèce de princesse au petit pois »*
Je prends le RER à Luxembourg, il n'y a de la place que sur les strapontins, c'est samedi donc le train est plein de touristes avec des grosses valises, de familles qui sortent, et de touristes tout court. Je lis mon bouquin tranquille, quand à Denfert-Rochereau une femme s'assoie sans regarder où elle met ses fesses et en gros elle est à moitié sur mes genoux! Je réagis « Faites attention vous vous asseyez sur moi! » elle se décale de façon à n'être assise que sur la moitié de son strapontin et me fait avec mépris: « ça vous va comme ça? », moi gentiment « mais vous avez le droit d'occuper tout votre siège... » de toutes façons elle ne m'écoute pas je l'ai vexée et elle s'est levée, je veux protester et elle parle avec sa fille « y a en qui ne supportent pas qu'on les touche... » et je continue à m'en prendre plein la gueule, mais j'ai compris que quoi que je dise elle ne m'écoutera pas, alors je reprend ma lecture en espérant que mon arrêt arrive vite pour que je puisse sortir.

Conseillère conjugale de RER
Je m'installe dans un booth du RER B à Châtelet, et deux étudiantes se placent face à face à côté de moi. L'une, blonde qui est a côté de moi est très énervée contre son mec « ça fait trois semaines qu'il est devenu hyper chiant, je lui ai donné un ultimatum, « si tu ne redeviens pas comme avant, alors on arrête. » » Sa copine, pacificatrice, lui dit « arrête de lui donner des ultimatums, fait le ou ne le fait pas! ». La blonde tourne en boucle, son mec la laisse sans nouvelles pendant des jours, il lui reparle de ses conquêtes d'avant leur rencontre, elle brasse et rebrasse les éléments de leur désaccord, et sa copine lance parfois vers moi, un regard qui bizarrement m'inclut dans la conversation alors que j'ai envie de fuir cette conversation. Mais l'énervement de la blonde monte en moi, j'entends autre chose dans ce qu'elle dit, et il faut que je résiste pour ne pas m'incruster dans cette conversation, car depuis quelques temps je me retrouve systématiquement entourée dans le RER par des jeunes filles qui vont jusqu'au bout de la ligne, et commence à se dessiner pour moi une sorte de carte des rapports jeunes hommes/ jeunes femmes dans le fin fond de la banlieue parisienne. Il semble qu'il y ait des français, des musulmans(français ou reubeu) et des portugais. Ici j'ai cru comprendre que le mec de cette jeune femme l'avait draguée en même temps qu'une portugaise, mais qu'il l'avait préférée elle parce que sans être convertie elle était une fille sérieuse.
L'autre jour c'était deux adolescentes hyper maquillées mais qui ne devaient pas avoir plus de 16 ans, et l'une confiait à l'autre « sa mère me parle tout le temps en portugais, je crois qu'elle veut que j'apprenne la langue, c'est marrant. » Ce qui m'intéresse là dedans, c'est que chez ces jeunes filles qui parlent fort, qui se maquillent trop, qui ont l'accent rocailleux des banlieues, il y a une ouverture à la diversité, un monde clos sur lui-même où les gens se connaissent, se mélangent et apprennent à se découvrir.
Revenons à l'étudiante, je me taisais donc, j'essayais de lire mon livre, mais étant ardu je ne pouvais pas me concentrer et je n'arrivais même pas à peser les conséquences que pourrait avoir mon intervention, parce que pour moi, extérieure à la scène, la situation était claire: le jeune-homme disparaissait, devenait odieux, parlait des conquêtes qu'il aurait pu faire... il voulait rompre, et il avait probablement une autre fille sous le coude.
J'ai fini par parler, et bizarrement si je m'en suis voulue d'avoir ouvert la bouche, j'ai désenclenché l'énervement, j'ai dit, parce que moi à sa place j'aurais voulu qu'on me le dise : « il vous trompe, il vous fait perdre votre temps. »
Je ne suis pas du tout fière de moi d'avoir parlé, mais je n'ai pas pu me retenir, et ce que j'ai ressenti de l'effet de mes paroles, c'est que j'ai sorti cette jeune-femme de son cercle vicieux de questionnement et elle et sa copine se sont calmées immédiatement. Mais j'ai super honte.
Je suis descendue à mon arrêt, et je pensais que comme tous les gens du RER, je ne les reverrais plus jamais, mais l'autre jour elles sont montées et se sont assises dans le booth devant moi, elles ne m'ont pas vues, je me suis faite transparente...
*in Malina, de Ingeborg Bachmann

dimanche 3 mars 2013

Brèves de RER


Dans l'escalator, je suis pressée, une grosse dame tient sa gauche au lieu de sa droite. Elle se pose là comme une barrière sur mon passage. Moi: «excusez-moi?» elle monte deux marches avec difficulté et sa chaussure droite reste sur la première marche. Je pouffe: «Cendrillon!», je sais c'est con, mais le contraste entre la dame et la princesse m'amuse, et je suis une fille primitive qui ne dépassera jamais la période archaïque et cruelle des contes de fées (cf mes précédents articles). Elle m'aboie de ramasser sa pantoufle. Moi qui ne saisit pas sa panique je ne dis rien mais je pense: « niet, trop dégeu! ». Elle est trop grosse et ne peut pas bouger, descendre simplement son pied pour y reglisser la chaussure, alors j'ai pitié et on se rencontre à mi-chemin, moi qui lui tend finalement sa ballerine et elle qui essaie au moins. Et je n'ai pas du tout gagné de temps à vouloir la faire bouger. C'est son sac qui était trop lourd, dit-elle, bizarrement elle ne m'engueule plus, et elle ne pouvait pas atteindre la chaussure, je dis quelque chose, je ne sais plus quoi et je reprends ma route...

Clochard céleste

Sortie du monoprix de la station de RER de Châtelet, un SDF me demande gentiment 50 cts, et j'ai 50 cts alors je lui donne. Il me demande alors comme pour me donner quelque chose en échange: « quel est ton signe?», j'allais chercher une excuse pour ne pas le donner, mais je me demande soudain pourquoi et je dis « cancer », « le cancer c'est le signe des noirs, des noirs, et ceux qui habitent en Asie, les ... » moi: « les asiatiques » lui: « oui, tu connais des noirs et des asiatiques? », moi: « oui! », lui: « ce sont tes amis? », moi: « oui », lui « bin voilà... » et sur ces paroles mystérieuses m'ouvre la voix pour que je continue mon chemin.



Cruella couture


Je suis méchante
 Il pleige ou il nleut, j'ai acheté des gâteaux à la pâtisserie, et je me trimballe la grosse boite sous la pleige et nluie, ainsi qu'un sac de voyage, vu que le tea-time va se prolonger jusqu'au lendemain. C'est dimanche et il y a de la place partout dans le RER, alors j'installe la boite en face de moi. Il y a encore de la place partout quand on arrive à Luxembourg, mais bizarrement dans le booth deux autres femmes se sont installées, parfois les femmes se collent aux autres femmes, et c'est peut-être parce qu'elles se disent qu'un gros lourd a moins de chance de venir les embêter. Donc une jeune-fille monte et elle veut la place de mes gâteaux, je lui dis: « je ne peux pas les prendre sur mes genoux, et il y a de la place partout ailleurs », elle dit pardon et s'en va. La femme qui lisait, celle qui est à côté de mes gâteaux lève la tête me regarde et dit « ah bon? », et je lui dis « bah oui! » et elle se replonge dans sa lecture.
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