Affichage des articles dont le libellé est RER B. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est RER B. Afficher tous les articles

lundi 22 juillet 2013

L'attaque du train en gare de Jardin du Luxembourg ( épisode 4 de Des zombies dans le RER)


Épisode 4 «l'attaque du train en gare de jardin du Luxembourg »
Ici vous pouvez lire l'épisode 1, ici l'épisode 2 et ici l'épisode 3

Gloria a mis ses écouteurs sur ses oreilles, comme ça pour ne pas trop penser à ce qu'elle allait dire durant cet entretien: à quel point elle aime s'occuper des clients, mettre des chaussures fermées quand il fait quarante degrés à l'ombre, ses fausses qualités et ses faux défauts... Il vallait mieux écouter « she's not there » de The Zombies et n'être pas vraiment là.

 Gloria est donc plongée dans son demi sommeil musical mais elle sent qu'on la regarde. C'est un vieil homme qui est debout alors qu'elle est assise, elle pourrait lui laisser sa place, mais il y a des places libres partout autour donc ce regard vide, froid, glacé n'a pas lieu d'être... Le vieillard la fixe jusqu'au tréfonds de son âme qui se déplace cahin caha dans la torpeur d'un été sordide de région parisienne. Le vieil homme a un regard d'hiver et un regard de mort, et à travers ses yeux il semble lui voler toutes les miettes de bonheur qu'elle arrive chaque jour à rassembler pour aller jusqu'au jour prochain. Gloria a baissé les yeux pour ne plus le voir et retiré ses écouteurs pour vérifier que le son n'était pas trop fort, pas trop puissant, qu'il n'y avait pas un grésillement pénible qui puisse irriter les autres voyageurs... on n'entendait rien.
Le train s'est arrêté à Denfert-Rochereau, dans un courant d'air les portes se sont ouvertes, et quand Gloria a levé les yeux le vieil homme était parti. Peu de personnes sont montées, de même qu'à Port-Royal, mais en arrivant sur le quai du Luxembourg, Gloria a vu les masses de touristes attendant le train comme le messie pour aller à St-Michel ou aux Halles... pour leur manque de calcul des distances à franchir Gloria les détestait.
Les touristes étaient immobiles, et leurs bouches fermées. Par les fenêtres ne parvenait pas le son plein de couacs de leurs conversations, de leurs caquetages habituels, les touristes étaient pâles. Gloria comprit que quelque chose n'allait pas. Ils portaient toujours leurs stupides sac-à-dos sur le ventre, ils avaient toujours leurs chaussures de marche, leurs caleçons colorés, leurs appareils photos, leurs casquettes américaines, leurs maillots de foot, leurs teeshirts « I heart Paris » ( qui devraient plutôt être « I visually hurt Paris »)... 

Mais ils étaient pâles et ils étaient silencieux. Quand le train s'est arrêté au lieu d'ouvrir les portes ils se sont mis à tendre les bras et à grogner. Gloria a hurlé « il ne faut pas les laisser entrer! » et bizarrement ses covoyageurs ont compris ce qu'elle voulait dire et certains se sont levés pour maintenir les portes fermées. Mais chacun sait qu'en cas d'affluence tous les voyageurs sur le quai vont créer une telle poussée qu'il sera impossible de les laisser dehors. À force de tâtonner la masse de touristes réussit à activer le système pneumatique des portes semi-automatiques et ils commencèrent à se pousser les uns les autres pour essayer d'entrer. Heureusement beaucoup étant sérieusement en surpoids un bouchon se créa qui pour un temps protégea les banlieusards des touristes. 

Le premier qui essaya d'entrer portait son sac-à-dos sur le ventre et il fût facile pour Gloria de le tenir à distance à cause de ce sac-à-dos énorme qui comme un ventre de femme enceinte ne permettait pas au touriste/zombie ni de se pencher pour mordre, ni de saisir avec ses bras. Gloria s'appuya sur la barre du milieu pour repousser autant que possible avec ses pieds le mort-vivant furieux et frustré. Aux autres portes ses camarades de voyages entreprenaient le même type de démarches. Une femme hurlait de trouille, elle suivait le même rythme que ce matin la sonnerie du portable de Gloria. Alors qu'ils avaient réussi à repousser le zombie au sac à dos en pénétra un plus souple que les autres qui portait autour de son cou, un appareil photo à zoom de 22 cm. Gloria saisie le zoom et tira tellement fort sur l'appareil, que le cordon décapita l'ancien touriste et qu'un sang vicié commença à jaillir de ce cou détrôné. C'est elle, cette fois, qui se mit à hurler et à pleurer, elle avait tué quelqu'un, quelle horreur! et le corps gisait dans l'entrée alors que la tête avait roulé comme une canette de coca sous les fauteuils. Le cou rendait le sang en immondes glouglous, et Gloria était pétrifiée de peur devant ce spectacle alors que d'autres morts essayaient encore de pénétrer dans le train. Deux reubeux costauds, alors que le signal de départ retentissait, tirèrent les portes en repoussant les envahisseurs. Gloria tenait toujours l'appareil photo par le zoom et regardait le cadavre. Les portes de leur wagon étaient fermée mais le train n'avançait pas. Le conducteur s'adressa aux passagers « mesdames, messieurs, le train ne peut pas repartir s'il y a des personnes qui bloquent les portes, merci de libérer les portes » il enclencha de nouveau l'ouverture automatique les deux costauds firent en sorte de retenir les portes pour ne pas qu'elles se réouvrent. Gloria et la femme avaient cessées de hurler, tout le monde attendait dans une angoisse indicible que le train démarre. De nouveau la sonnerie du signal de départ retentit, le petit bruit du système pneumatique qui signifiait la fermeture des portes se fît entendre, et cette fois le train démarra. Gloria tenait encore l'appareil photo en main, en regardant le cadavre qui se vidait de son sang vicié, elle retourna l'appareil pour être du côté du viseur et pris en photo la charogne, la nature morte. Alors que les voyageurs se réinstallaient à leurs places, elle dit « il faut prévenir le chauffeur, il n'avait pas l'air de savoir ce qui s'est passé! » elle voulu tirer le signal d'alarme, mais un homme lui retînt le bras « Oh ça va pas? Si vous faîtes ça je vais être en retard à mon boulot! ». Elle répondit « On est attaqué par les zombies, je pense que vous n'atteindrez jamais votre boulot », « arrêtez de raconter des conneries, répondit l'homme ». Le signal d'alarme retentit mais ça n'était pas la faute de Gloria. Il se passa un certain temps dans l'angoisse avant que quelqu'un puisse formuler la moindre hypothèse. Le silence fut brutalement interrompu par le hurlement strident d'un comptable qui durant toute la bagarre qui venait de précéder n'avait pas décollé les yeux de ses tableaux excel. « On m'a mordu, on m'a mordu! » il bougeait ses jambes comme un dératé, et de sous son siège roula la tête que Gloria avait décapitée, de son sac elle sortit son marteau, et dans cette tête qui mastiquait et bougeait les mâchoires, elle enfonça violemment le clou de l'invasion zombie, elle hurlait en faisant de la bouillie du crâne «  Et ça c'est normal, c'est normal ça! C'est pas un zombie peut-être et on va être en retard au boulot, hein? ». Un des costauds qui avait maintenues les portes fermées lui mit la main sur l'épaule pour la calmer. Et elle s'assit sur le strapontin, les escarpins dans la bouillie de cervelle, pour souffler.
La radio du train se mit à grésiller et le chauffeur dit: « En raison de personnes sur les voies entre Saint-Michel et Les halles nous allons rester en arrêt. Merci pour votre patience! ». Gloria commençait à regarder les photos que le touriste avait prises avant de devenir un zombie, il avait un matériel professionnel mais il n'avait même pas réussi à cadrer la tour Eiffel de façon correcte. Ça commençait à grogner dans le RER B, pas encore des grognements de morts, mais un grognement de banlieusards « Putain, y a toujours quelque chose », « Y'en a marre, il ne tiennent jamais compte des voyageurs », « je vais encore être en retard à mon boulot ».
Avec son blackberry Gloria pris une photo du cadavre décapité et envoya sur Twitter « attaque de zombie sur la ligne B, restez chez vous,suis dans le train, vais vous tenir au courant et essayer de survivre #qml @quoimaligne »
Fin de l'épisode 4 
La suite paraîtra mardi 23 juillet...
liste des épisodes : un, deux, trois, quatre, cinq, six  Sept, Huit, Neuf et Dix

mardi 16 juillet 2013

Des zombies dans le RER B, épisode 1




Des Zombies dans le RER
Épisode 1

Il faisait chaud et Paris se désertait de ses habitants ordinaires, ils étaient remplacés un par un, comme dans l'invasion des profanateurs de sépulture, par des légumes, des haricots géants qui transportaient d'énormes valises et parlaient fort pour communiquer les uns avec les autres. C'était tous les ans le même manège et à un moment ou un autre, elle quittait la ville lumière, trop lumineuse dans la chaleur de l'été, pour s'exporter dans l'ennui métaphysique d'une ville de bord de mer. Mais cette année il n'y avait pas de repos pour les braves, et après une année d'hiver sans fin, elle devait rester à Paris pour travailler, gagner de l'argent ce qui n'arrivait pas, car elle ne trouvait pas de job. Ses journées consistaient entre quelques rencontres d'amis et des allers-retours chez Gibert pour vendre quelques uns de ses bouquins afin de continuer à maintenir une vie sociale, que l'été allait finir par abolir envoyant tous les gens qu'elle connaissait dans la dimension vacances. Ou pire l'été allait s'achever et l'hiver, chaque année plus long, allait emporter tous les espoirs de repos ou d'accumulation d'argent. Fourmi qui voulait se préparer à l'hiver, elle était condamnée à jouer les cigales désargentée pour ne pas rester seule avec sa cabin fever.
Elle était dans la queue de Gibert avec dans son sac en tissus 5 mangas qu'elle avait acheté l'année précédente, Ô période faste, 8 euros pièce. Les gens avaient des faces mornes, il y avait un homme qui avait un caddy plein de livres d'enfants, ainsi qu'un sac plein de bandes dessinées. Qu'est-ce qui pouvait le motiver à vendre tout cela? Et l'employée qui refusait de se poser des questions et dont l'interaction avec celui qui voulait vendre était minimum, rendait au fur et à mesure les livres à l'homme. Gloria se faisait la réflexion que les Tintins n'avaient plus de valeur. Quand elle avait vendu des livres il y a quelques années le libraire lui avait demandé à la place de ses mangas et de ses persepolis, si elle n'avait pas plutôt des Tintins et des Cortos Maltese. Elle lui avait répondu que ceux-là elle ne les vendait pas! Et là chez Gibert l'homme entassait les Tintins que lui rendait l'employée. Quand ce fût son tour elle eut droit au même traitement silencieux de la part de son employée. C'était difficile pour Gloria de se dire que ces employés n'avaient pas de curiosité pour ces gens qui étaient prêt à faire la queue dans la chaleur pour gagner un peu de monnaie... Quand la jeune-femme eut pris ses cinq mangas et son disque elle accepta le ticket qui lui vaudrait 12 euros en espèce, mais avec une sorte de mal au bide... Les livres qui n'avaient pas de valeur à ses yeux elle n'arrivait pas à les vendre (personne n'en voulait), elle vendait ceux qui en avait un peu... Ceux qui n'ont jamais vendus leurs livres pour pallier à une fin de mois difficile ne sauront jamais ce que c'est que d'être fauché, et avec 12 euros on ne va pas loin. Un jour peut-être elle aurait à vendre ses trésors, et elle arrivait à imaginer que l'avenir lui soit si peu clément. Elle disait en riant jaune: " à moins que je finisse mon roman de science fiction et que j'arrive à le publier".
Elle avait faim et elle ne pouvait pas entamer sa fortune de pacotille pour un sandwich bien qu'elle veuille rester intra-muros, alors elle prolongea un peu l'errance, prenant le chemin des touristes qui mène de Saint-Michel à Châtelet.
Les voilà, les touristes, ils marchent en groupes, un groupe d'adolescents tous vêtus de tee-shirts bleus, des américains en short et chapeau à ficelle sous le menton qui suivent le parapluie refermé de leur guide. Ils sont partout dans les lieux qui leur sont destinés, ils ne veulent pas ne pas se définir comme touristes, ils ne veulent pas être perdus, les touristes ont peur de se perdre, et personne ne leur a dit qu'on ne se perd pas à Paris.
La Seine est verte entre les murs en calcite blanc-cassé qui la retiennent. En regardant la Seine on peut presque croire en la mer, et de l'autre côté de l'ile de la cité, la circulation sur les berges est coupée et des ouvriers installent la plage pour les gens comme elle qui ne partiront pas.
Elle descend dans la bouche de l'enfer dont on vient de refaire les dents, au dehors le futur forum est encore une carcasse squelettique, dont la verdure fait penser aux anciennes halles qu'elle n'a vue que dans les photos en noir et blanc exposées dans le forum. C'est comme si dans le ventre de Paris on déterrait les restes du grand dragon. Ce squelette vert, en plein jour est comme le signe, le signe que la chaleur se chargera de nous faire oublier le temps. Gloria descend dans la gueule du monstre, elle passe les portes de l'enfer de la gare d' hoRER où n'est pas écrit « toi qui entre ici abandonne tout espoir. ». Descendue au plus profond, sur le quai du RER B qui se dirige vers le sud, l'affichage a oublié le temps et le temps d'attente n'est plus mesurable, un à un les trains disparaissent de l'écran comme s'ils étaient engloutis par un trou noir, et le quai se noirci d'une foule impatiente.
Tout à coup une femme hurle: « Mais ça va pas la tête il m'a mordu ce con, mais vous êtes malade monsieur! » le silence se fait sur le quai et tout le monde regarde dans la direction des cris. Gloria que la foule oppresse, sort du RER pour descendre vers le sud de Paris par la ligne 4.
Fin de l'épisode 1" à suivre..." 
trouvez ici les épisodes suivants
un, deux, trois, quatre, cinq, six  Sept, Huit, Neuf et Dix

samedi 23 mars 2013

Brèves de RER (2)




«Espèce de princesse au petit pois »*
Je prends le RER à Luxembourg, il n'y a de la place que sur les strapontins, c'est samedi donc le train est plein de touristes avec des grosses valises, de familles qui sortent, et de touristes tout court. Je lis mon bouquin tranquille, quand à Denfert-Rochereau une femme s'assoie sans regarder où elle met ses fesses et en gros elle est à moitié sur mes genoux! Je réagis « Faites attention vous vous asseyez sur moi! » elle se décale de façon à n'être assise que sur la moitié de son strapontin et me fait avec mépris: « ça vous va comme ça? », moi gentiment « mais vous avez le droit d'occuper tout votre siège... » de toutes façons elle ne m'écoute pas je l'ai vexée et elle s'est levée, je veux protester et elle parle avec sa fille « y a en qui ne supportent pas qu'on les touche... » et je continue à m'en prendre plein la gueule, mais j'ai compris que quoi que je dise elle ne m'écoutera pas, alors je reprend ma lecture en espérant que mon arrêt arrive vite pour que je puisse sortir.

Conseillère conjugale de RER
Je m'installe dans un booth du RER B à Châtelet, et deux étudiantes se placent face à face à côté de moi. L'une, blonde qui est a côté de moi est très énervée contre son mec « ça fait trois semaines qu'il est devenu hyper chiant, je lui ai donné un ultimatum, « si tu ne redeviens pas comme avant, alors on arrête. » » Sa copine, pacificatrice, lui dit « arrête de lui donner des ultimatums, fait le ou ne le fait pas! ». La blonde tourne en boucle, son mec la laisse sans nouvelles pendant des jours, il lui reparle de ses conquêtes d'avant leur rencontre, elle brasse et rebrasse les éléments de leur désaccord, et sa copine lance parfois vers moi, un regard qui bizarrement m'inclut dans la conversation alors que j'ai envie de fuir cette conversation. Mais l'énervement de la blonde monte en moi, j'entends autre chose dans ce qu'elle dit, et il faut que je résiste pour ne pas m'incruster dans cette conversation, car depuis quelques temps je me retrouve systématiquement entourée dans le RER par des jeunes filles qui vont jusqu'au bout de la ligne, et commence à se dessiner pour moi une sorte de carte des rapports jeunes hommes/ jeunes femmes dans le fin fond de la banlieue parisienne. Il semble qu'il y ait des français, des musulmans(français ou reubeu) et des portugais. Ici j'ai cru comprendre que le mec de cette jeune femme l'avait draguée en même temps qu'une portugaise, mais qu'il l'avait préférée elle parce que sans être convertie elle était une fille sérieuse.
L'autre jour c'était deux adolescentes hyper maquillées mais qui ne devaient pas avoir plus de 16 ans, et l'une confiait à l'autre « sa mère me parle tout le temps en portugais, je crois qu'elle veut que j'apprenne la langue, c'est marrant. » Ce qui m'intéresse là dedans, c'est que chez ces jeunes filles qui parlent fort, qui se maquillent trop, qui ont l'accent rocailleux des banlieues, il y a une ouverture à la diversité, un monde clos sur lui-même où les gens se connaissent, se mélangent et apprennent à se découvrir.
Revenons à l'étudiante, je me taisais donc, j'essayais de lire mon livre, mais étant ardu je ne pouvais pas me concentrer et je n'arrivais même pas à peser les conséquences que pourrait avoir mon intervention, parce que pour moi, extérieure à la scène, la situation était claire: le jeune-homme disparaissait, devenait odieux, parlait des conquêtes qu'il aurait pu faire... il voulait rompre, et il avait probablement une autre fille sous le coude.
J'ai fini par parler, et bizarrement si je m'en suis voulue d'avoir ouvert la bouche, j'ai désenclenché l'énervement, j'ai dit, parce que moi à sa place j'aurais voulu qu'on me le dise : « il vous trompe, il vous fait perdre votre temps. »
Je ne suis pas du tout fière de moi d'avoir parlé, mais je n'ai pas pu me retenir, et ce que j'ai ressenti de l'effet de mes paroles, c'est que j'ai sorti cette jeune-femme de son cercle vicieux de questionnement et elle et sa copine se sont calmées immédiatement. Mais j'ai super honte.
Je suis descendue à mon arrêt, et je pensais que comme tous les gens du RER, je ne les reverrais plus jamais, mais l'autre jour elles sont montées et se sont assises dans le booth devant moi, elles ne m'ont pas vues, je me suis faite transparente...
*in Malina, de Ingeborg Bachmann

lundi 23 juillet 2012

CONTES ET LÉGENDES DE LA BANLIEUE PARISIENNE ET DU RER B


L'immeuble sauvage


            Je regarde la poésie des rails et la complexité des réseaux, l'investissement humain de milliers, de centaines de milliers d'âmes qui s'agonisent sur ce même chemin et je me dis que je suis au coeur de la réalité et dans la jouissance de ce qui se passe. Je ne suis pas sur ma lune, ou mon nuage à tout regarder de haut. Je crache mon venin du milieu de la foule et il peut me retomber sur la gueule. Parfois les mots sortent de moi et je lui dis en face, à la foule, qu'elle me ronge, ou qu'elle pue, ou que je ne veux pas d'elle dans mon espace vital.
Je veux tout savoir des pactes secrets, de la notice, de la population, et surtout du jeune homme magique que mon complice fit fuir et sur qui avec le recul je construis sans la verbaliser une histoire d'amour parce qu'il est le seul être vivant que j'ai croisé dans le RER B. Il était vivant car il état conscient de notre présence débile à nous qui voulions entrer dans son intensité en le suivant maladroitement. Nous tentions de le prendre en photo, de garder quelque chose de lui rien que pour nous. Je ne sais plus où il est descendu car j'ai eu honte et je l'ai laissé s'échapper de ma vision. En écrivant sur lui je tombe amoureuse c'est le sort qu'il me jette pour avoir voulu lui voler un bout d'âme qu'il m'aurait peut-être donné si j'avais demandé. Mon compagnon et moi, honteux couple de pagaille, amoureux comme un seul homme du même homme, nous jouions aux grandes personnes mais ne savions pas exister sur la scène de la vie.
Je le voyais pour la première fois, je ne le verrais surement plus, sauf si peut-être je prend une autre apparence et qu'il ne reconnaît plus mon vice.
Le RER est une forêt d'arbres de chair et d'os, les enfants, les petits et ceux qui sont encore dans les poussettes, y pleurent dès que les portes se ferment. Elle, la forêt du RER mène aux autres mondes, elle va du connu vers l'inconnu, et les quêtes contemporaines, si au monde n'avait pas été déniée la magie, devraient s'y dérouler. Là et au fond des piscines car j'ai vu quelque chose de flou, une forêt d'algues de chair avant que les bras et le visage de mon père ne me remontent à la surface. Les enfants savent qu'ils sont dans un bois maléfique, mais les adultes font comme s'ils ne savaient pas que jour après jour le RER vole leur âme et s'en nourrit.
Et lui, qui était comme Lancelot, il aurait pu aller se battre pour moi ou bien, s'il m'avait donné ce sourire que je ne lui ai pas demandé, la seule pensée de son visage vivant aurait empêché ce qui suivra. Et le RER continue de se muer vers des mondes improbables, des villes silencieuses et désertées pleines de béton et de pierres qui ne semblent être habitées que par des néons, des enfants et des vieillards. Les adultes sont partis à la guerre, ou en croisade. La ville dort pour mille ans, et les néons clignotent sur les boulevards désertés, habités par des sons, des vibrations, des voix sans corps qui portent trop, des claquements de talons sur le bitume, les basses des voitures aux vitres teintées, les gouttelettes de pluie qui se répandent sur le sol.
Une fois dehors, sur mon parcours je ne croise que deux humains: le vieil obèse brun et barbu qui ressemble au Pat Hibulaire du journal de Mickey de mon enfance. Il fume sa maïs au même endroit de mon chemin qu'il neige, pleuve ou vente. À chaque fois je me dis qu'un jour il me dira «bonjour», et qu'un jour, il faudra, car je n'aurais plus le choix, à cause de la fréquence avec laquelle je le trouve sur mon passage, que je lui parle et qu'à partir de ce moment mon sort sera jeté, et c'est à jamais que je serais prisonnière du silence bruyant de la banlieue parisienne.
Et il y a aussi celui qui ne pousse que l'été, il attend toujours aux passages piétons, il est bien ancré dans la terre, ferme et droit, ses vêtements sont comme une rigole et je sens que la route est un passage, comme un gué vers un autre monde et il médite longtemps avant de s'y engager. Je ne l'ai jamais vu bouger, et son regard est rentré vers l'intérieur, peut-être attend-il que je le perde de vue. Sa route est comme la rivière de Siddharta, il est surement fou, il est surement sage. Je n'ai pas envie de me moquer de lui.
La banlieue est un simulacre de vie, un simulacre de la ville. La vraie ville, la vraie vie est ailleurs, et lui il la regarde pour ce qu'elle est vraiment, cette banlieue: une illusion. Peut-être qu'une fois à l'abris de mon regard il disparaît à l'intérieur de lui-même, ou bien attend-il le diable au croisement des routes.
À part ces deux-là, les rues sont vides, les habitants des maisons, restent dans les maisons, les habitants des maisons ont des voitures. Les autres piétons et moi, sommes des naufragés. Du parking je regarde Paris au loin, et c'est en usant les semelles de mes chaussures que je l'atteint, en faisant un effort considérable.
Mon immeuble se vide des naufragés qui réussissent à fuir. Sur six appartements de l'étage il n'y en a plus que trois qui sont habités. L'homme qui faisait respecter les règles est parti, la concierge a été remplacée par un hybride d'humain et de poisson qui dévide sa vie et ses rêves infantiles sans se soucier du volume sonore. La porte d'entrée est toujours ouverte, laissant passer le vent, les fantômes et la mélancolie. Le béton se fissure, il pousse déjà des herbes au milieu des balcons, bientôt l'immeuble sera en proie à la moisissure et sera désaffecté pour de bon, laissé à l'abandon comme à la fin du monde. Il ne restera qu'un habitant, le voisin bruyant. Le seul heureux d'être là. Et son chien hurlera tout le jour et on racontera que c'est derrière sa porte qu'ont disparus les derniers habitants de l'immeuble, que le chien malheureux a dévoré leurs âmes et que peu à peu ils se sont dissous dans la pierre. Et l'idiot qui ne ressent ni tristesse ni doute, qui est sourd à l'horreur de son propre vacarme protégé qu'il est de tout par sa bêtise crasse, survivra à tous les maléfices.
Peu à peu l'immeuble non chauffé sera envahit par les lierres et redeviendra un immeuble sauvage comme il l'était avant d'être apprivoisé, et aucune des maisons en face ne s'en apercevra.
Et moi j'aurais cherché à dérober l'âme du seul passager qui existait vraiment et qui aurait pu m'aider à gommer cette histoire de ma mémoire du futur. Je serais donc une statue aux ailes coupées, un ange lacrymal perdu au milieu des ronces dont l'âme et le visage seront faits de béton amer.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...