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mardi 23 juillet 2013

"Train arrêté entre deux stations, merci de ne pas descendre sur la voie" (épisode 5 de Des zombies dans le RER)



 Retrouvez ici les épisodes un, deux, trois, quatre
Cela faisait maintenant une demi-heure que le RER était coincé entre les gares de Luxembourg et Saint-Michel. Le blackberry de Gloria ne captait pas, elle n'avait pas de réseau, ici il n'y avait jamais de réseau. La chaleur dans le wagon devenait étouffante, toujours assise sur son strapontin en vinyle, Gloria sentait de grosses gouttes couler le long de ses cuisses, mais ni elle, ni personne ne se plaignait. Le comptable qui avait été mordu suait abondamment, et un gamin de 17 ans avec un regard de tueur le fixait.
Au bout du wagon les doubles portes pneumatiques s'ouvrirent et un homme armé d'un piquet de tente sanglant entra. Il traversa le wagon en silence et si tout le monde le suivait du regard, personne ne dit rien, ils ne voulaient pas savoir... Mais Gloria si: « c'est comment dans le reste du RER? Vous avez traversé combien de wagons? Vous allez où? ». L'homme se retourna vers elle. Il devait avoir une trentaine d'années mais il semblait avoir pris mille ans dans la dernière heure, son regard était épuisé. Il portait la chemisette bleue des jeunes papas qui travaillent pour moins de deux milles euros dans un boulot d'avenir: la banque, l'ingénierie whatever. Il regardait Gloria abasourdi, le spectacle de cette petite brune assise sur un strapontin les talons dans une flaque de chair et de sang armée d'un appareil photo et d'un marteau. Il répondit « quoi? » puis se reprit «  je vais chercher des secours... une femme s'est fait arraché le bras dans notre wagon... je vais voir le chauffeur, il faut que les pompiers viennent... » la panique qui montait en lui fit craquer le silence comme un vieil oeuf pourri. L'homme qui avait été mordu hurla «  Oh mon dieu, oh mon dieu, j'ai été mordu par une tête décapitée!» Et le gamin qui le fixait depuis tout à l'heure dit :«  Toi tu ne bouges pas, quand tu tourneras je m'occuperais de ta gueule! » posé à côté de lui il y avait une bande dessinée, un exemplaire de The Walking Dead.
 Le comptable se mit à paniquer «  oh mon dieu, oh mon dieu, il faut aller chercher des secours! ». Gloria dit au banquier « je viens avec vous! ». Elle ouvrit la première double porte entre les wagons, l'homme la suivît. « Je m'appelle Steven, dit-il » elle répondit ironiquement en tendant sa main « enchantée, moi c'est Gloria ». La première porte se referma derrière Steven et Gloria. « à tout hasard, vous n'avez pas été mordu? » demanda-t-elle « Non! » affirma Steven. Gloria avait joué les fières à bras, mais entre deux wagons avec la nuit autour et une sorte de silence plein, elle était envahie par la terreur. Elle souffla lentement pour se donner du courage. Steven regardait à travers les vitres mais elles étaient couvertes de sang. 
Il posa l'oreille contre la porte « Normalement ils grognent. Gloria se mit à claquer des dents, elle se disait « pourquoi je ne suis pas restée sur mon strapontin? » Elle n'avait pas fini de mentalement prononcer cette phrase que la porte pneumatique s'ouvrait laissant glisser lentement un cadavre qu'on avait laissé là. Ce mouvement amorça un cri de guerre « Ils reviennent à l'attaque » et Steven eut à peine le temps de crier « Nooooooooon! » qu'il se prit un coup de couteau dans l'oeil, Gloria hurla. Le jeune garçon qui avait attaqué Steven n'en croyait pas ses yeux, il recula et laissa tomber le couteau en disant «  je suis désolé, je suis désolé! » pendant que Steven s'écroulait au même rythme que le cadavre qui venait de glisser entre les portes. Gloria passa par dessus lui. Tout le monde dans le wagon la regardait, son coeur battait à 200 à l'heure. Il y avait ce jeune-garçon qui venait de tuer Steven qui était prostré dans un coin entouré de ses copains, qui lui disaient « Tu ne pouvais pas savoir! » et l'un d'eux se retourna vers Gloria et dit « vous auriez pu frapper! ». Le sol était jonché de morceaux de cadavres. Gloria qui avait la gorge prise dit d'abord faiblement puis plus fort « il faut prévenir, le conducteur, il ne s'est pas déplacé quand l'alarme a été tirée, lui c'était Steven, on allait le prévenir, je ne peux pas y aller toute seule j'ai trop peur, il faut qu'on y aille à plusieurs, s'il vous plait... »... Gloria se rendit compte qu'elle sonnait comme une mendiante, et que les gens assis dans ce wagon avaient détourné leur regard d'elle comme si elle leur avait demandé un travail ou des tickets restos. Cette réalisation la remis d'attaque « hé ho je ne fais pas la manche-là! Qui vient avec moi pour qu'on puisse prévenir le chauffeur... sortir de la zone habitée, et s'en sortir en se protégeant à la cambrousse? Si nous voulons nous en sortir il faut s'entraider, en plus on est pas sûrs que ce qu'on sait des zombies est vrai, mais au cas où vous auriez des doutes, il faut viser la tête! » Une jeune-femme blonde qui avec un gros sac à dos se leva et dit « moi je viens avec toi, j'ai une casserole, on pourra se défendre. Le problème c'est qu'on ne peut pas communiquer avec les autres wagons... » Gloria dit « je viens du wagon juste avant, et il y a juste un type qui a été mordu, mais un jeune fan de The Walking Dead l'a à l'oeil, je ne sais pas d'où venait Steven, je ne sais pas combien de voitures il avait traversé, je sais que dans la voiture d'où il venait, une femme s'est fait arracher le bras... »
Le discours de Gloria fût interrompu par le crépitement de la radio du conducteur « Mesdames, et messieurs il semble que notre train va pouvoir repartir, merci de votre patience ». La fille au sac-à-dos de camping, dit « maintenant il ne faut pas tarder! » elle sortit sa casserole de son sac et se mit en route vers la prochaine voiture. Gloria la suivit.
Fin de l'épisode 5
Merci à Marie-Minute ma secrétaire de rédaction.
liste des épisodes parus : undeuxtroisquatrecinqsix  SeptHuitNeuf et Dix

lundi 23 juillet 2012

CONTES ET LÉGENDES DE LA BANLIEUE PARISIENNE ET DU RER B


L'immeuble sauvage


            Je regarde la poésie des rails et la complexité des réseaux, l'investissement humain de milliers, de centaines de milliers d'âmes qui s'agonisent sur ce même chemin et je me dis que je suis au coeur de la réalité et dans la jouissance de ce qui se passe. Je ne suis pas sur ma lune, ou mon nuage à tout regarder de haut. Je crache mon venin du milieu de la foule et il peut me retomber sur la gueule. Parfois les mots sortent de moi et je lui dis en face, à la foule, qu'elle me ronge, ou qu'elle pue, ou que je ne veux pas d'elle dans mon espace vital.
Je veux tout savoir des pactes secrets, de la notice, de la population, et surtout du jeune homme magique que mon complice fit fuir et sur qui avec le recul je construis sans la verbaliser une histoire d'amour parce qu'il est le seul être vivant que j'ai croisé dans le RER B. Il était vivant car il état conscient de notre présence débile à nous qui voulions entrer dans son intensité en le suivant maladroitement. Nous tentions de le prendre en photo, de garder quelque chose de lui rien que pour nous. Je ne sais plus où il est descendu car j'ai eu honte et je l'ai laissé s'échapper de ma vision. En écrivant sur lui je tombe amoureuse c'est le sort qu'il me jette pour avoir voulu lui voler un bout d'âme qu'il m'aurait peut-être donné si j'avais demandé. Mon compagnon et moi, honteux couple de pagaille, amoureux comme un seul homme du même homme, nous jouions aux grandes personnes mais ne savions pas exister sur la scène de la vie.
Je le voyais pour la première fois, je ne le verrais surement plus, sauf si peut-être je prend une autre apparence et qu'il ne reconnaît plus mon vice.
Le RER est une forêt d'arbres de chair et d'os, les enfants, les petits et ceux qui sont encore dans les poussettes, y pleurent dès que les portes se ferment. Elle, la forêt du RER mène aux autres mondes, elle va du connu vers l'inconnu, et les quêtes contemporaines, si au monde n'avait pas été déniée la magie, devraient s'y dérouler. Là et au fond des piscines car j'ai vu quelque chose de flou, une forêt d'algues de chair avant que les bras et le visage de mon père ne me remontent à la surface. Les enfants savent qu'ils sont dans un bois maléfique, mais les adultes font comme s'ils ne savaient pas que jour après jour le RER vole leur âme et s'en nourrit.
Et lui, qui était comme Lancelot, il aurait pu aller se battre pour moi ou bien, s'il m'avait donné ce sourire que je ne lui ai pas demandé, la seule pensée de son visage vivant aurait empêché ce qui suivra. Et le RER continue de se muer vers des mondes improbables, des villes silencieuses et désertées pleines de béton et de pierres qui ne semblent être habitées que par des néons, des enfants et des vieillards. Les adultes sont partis à la guerre, ou en croisade. La ville dort pour mille ans, et les néons clignotent sur les boulevards désertés, habités par des sons, des vibrations, des voix sans corps qui portent trop, des claquements de talons sur le bitume, les basses des voitures aux vitres teintées, les gouttelettes de pluie qui se répandent sur le sol.
Une fois dehors, sur mon parcours je ne croise que deux humains: le vieil obèse brun et barbu qui ressemble au Pat Hibulaire du journal de Mickey de mon enfance. Il fume sa maïs au même endroit de mon chemin qu'il neige, pleuve ou vente. À chaque fois je me dis qu'un jour il me dira «bonjour», et qu'un jour, il faudra, car je n'aurais plus le choix, à cause de la fréquence avec laquelle je le trouve sur mon passage, que je lui parle et qu'à partir de ce moment mon sort sera jeté, et c'est à jamais que je serais prisonnière du silence bruyant de la banlieue parisienne.
Et il y a aussi celui qui ne pousse que l'été, il attend toujours aux passages piétons, il est bien ancré dans la terre, ferme et droit, ses vêtements sont comme une rigole et je sens que la route est un passage, comme un gué vers un autre monde et il médite longtemps avant de s'y engager. Je ne l'ai jamais vu bouger, et son regard est rentré vers l'intérieur, peut-être attend-il que je le perde de vue. Sa route est comme la rivière de Siddharta, il est surement fou, il est surement sage. Je n'ai pas envie de me moquer de lui.
La banlieue est un simulacre de vie, un simulacre de la ville. La vraie ville, la vraie vie est ailleurs, et lui il la regarde pour ce qu'elle est vraiment, cette banlieue: une illusion. Peut-être qu'une fois à l'abris de mon regard il disparaît à l'intérieur de lui-même, ou bien attend-il le diable au croisement des routes.
À part ces deux-là, les rues sont vides, les habitants des maisons, restent dans les maisons, les habitants des maisons ont des voitures. Les autres piétons et moi, sommes des naufragés. Du parking je regarde Paris au loin, et c'est en usant les semelles de mes chaussures que je l'atteint, en faisant un effort considérable.
Mon immeuble se vide des naufragés qui réussissent à fuir. Sur six appartements de l'étage il n'y en a plus que trois qui sont habités. L'homme qui faisait respecter les règles est parti, la concierge a été remplacée par un hybride d'humain et de poisson qui dévide sa vie et ses rêves infantiles sans se soucier du volume sonore. La porte d'entrée est toujours ouverte, laissant passer le vent, les fantômes et la mélancolie. Le béton se fissure, il pousse déjà des herbes au milieu des balcons, bientôt l'immeuble sera en proie à la moisissure et sera désaffecté pour de bon, laissé à l'abandon comme à la fin du monde. Il ne restera qu'un habitant, le voisin bruyant. Le seul heureux d'être là. Et son chien hurlera tout le jour et on racontera que c'est derrière sa porte qu'ont disparus les derniers habitants de l'immeuble, que le chien malheureux a dévoré leurs âmes et que peu à peu ils se sont dissous dans la pierre. Et l'idiot qui ne ressent ni tristesse ni doute, qui est sourd à l'horreur de son propre vacarme protégé qu'il est de tout par sa bêtise crasse, survivra à tous les maléfices.
Peu à peu l'immeuble non chauffé sera envahit par les lierres et redeviendra un immeuble sauvage comme il l'était avant d'être apprivoisé, et aucune des maisons en face ne s'en apercevra.
Et moi j'aurais cherché à dérober l'âme du seul passager qui existait vraiment et qui aurait pu m'aider à gommer cette histoire de ma mémoire du futur. Je serais donc une statue aux ailes coupées, un ange lacrymal perdu au milieu des ronces dont l'âme et le visage seront faits de béton amer.
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